On les aura

 
Période de repos. Formation de la 48 D.I.
            Le 7 février, le régiment descendit au repos, aux lisières de la forêt de Villers-Cotterêts : Etat-major et 1er bataillon à Vivières, 2e bataillon à Puiseux, 3e bataillon à la ferme de l'Epine. Il n'est plus question du 4e bataillon car, dès son arrivée à Vivières, le régiment fut dédoublé pour former le 174e R.I. Restèrent au 170 R.I. les 1er et 2e bataillons, auxquels on ajouta un bataillon de marche arrivé du dépôt d'Epinal ; 170e et 174e furent unis en une brigade, la 95e ; jointe à la 96e (qui comprenait un régiment de marocains et un régiment mixte de zouaves et de tirailleurs), elle forma la 48e D.I. du 7e corps.
            La période de repos dans la région de Vivières dura jusqu'au 24 février. A cette date, la 48 D.I. fut détachée du 7e corps, elle formait division isolée. Comme telle, elle allait prendre part aux grandes attaques qui se préparaient en Champagne.   
 
 
Période de déplacements   
                
            Le 4 février, le régiment embarqua à La Ferté-Milon. Le soir même il débarquait à Epernay. Pendant une vingtaine de jours, il va se déplacer pour gagner sa place en première ligne, à Mesnil-lès-Hurlus. Voici la liste des cantonnements successifs qu'il occupa en Champagne durant cette période de marche
    - 24 février, Vinay    
   - 25 février, Moussy    
   - 26 février, Ay    
   - 27 au 28 février, Athis    
   - 1 au 4 mars, La Veuve    
   - 5 au 9 mars, Saint-Etienne-au-Temple    
   - 12 mars, Laval.   
                   
    MESNIL-LÈS-HURLUS
     (mars 1915)       

                Dans la matinée du 13 mars, le régiment arrive à Mesnil-lès-Hurlus et prend immédiatement les tranchées en avant de ce village.    

             La 48e D.I. était rattachée au 16e C.A. Dès le jour de l'arrivée, commence une période d'attaques, de contre-attaques allemandes incessantes, de bombardements continuels, avec fréquentes rafales redoublant d'intensité. On connaît ces paysages de la Champagne Pouilleuse : une herbe rare et sèche, des pins grêles qui s'étendent à perte de vue sur les collines aux pentes douces ; des villages plus rares encore que l'herbe et dont les maisons ont des murs en terre ; paysages naturellement désolés où le vent gémit dans les pins plus qu'il ne chante.
           La guerre commence d'y mettre son horreur. Les pins coupés, brisés, n'auront bientôt plus rien de vivant ; la terre labourée d'obus ou creusée à la pioche, offre sans doute aux regards l'éclatante blancheur de la craie, mais qu'il pleuve, et cet hiver il pleuvait sans cesse, une boue insondable où se dissout, ce qui avait l'aspect d'une pierre solide et brillante ; boue toujours glacée et qui pèse aussi lourd que du plomb. Dante, s'il l'eût connue, en eût garni un des cercles de son enfer. Sous les obus, ce qui tenait encore des boyaux ou des tranchées achève de s'effriter; Il faudra certains jours où, dans le péril le plus grand, le sol lui même se dérobera sous les pas, construire des pare-éclats de cadavres, et même fouler aux pieds un pavé de camarades morts. Ils sont nombreux, hélas ! Dès le premier jour on pouvait compter 283 tués ou blessés.    
           La journée du 16 mars serait plus dure encore : le chiffre allait monter jusqu'à 337 atteints. Il est vrai que ce fut une journée d'attaque glorieuse restée célèbre dans les fastes du régiment et dont les anciens trop rares, qui l'ont vue, entretiennent le plus volontiers leurs camarades. En ce jour , la prise du bois Jaune Brûlé devant lequel les attaques du 97e R.I. et du 9e bataillon de chasseurs avaient échoués mit le 170e R.I. au premier rang des troupes d'élite de l'armée française.    
          Le bois Jaune Brûlé, situé à l'ouest de la cote 192, est un rectangle d'environ 700 mètres de long sur 500 mètres de large, orienté nord-sud et situé sur les pentes méridionales du mouvement de terrain 196, 199, dans la ligne de crête Mesnil. Ce carré est prolongé vers l'est par un autre bois rectangulaire très allongé dans le sens est-ouest. L'ensemble formait une position très forte où l'ennemi, dans ses abris et derrière ses réseaux de fils de fer, croyait pouvoir impunément nous défier. Un fortin le garantissait à l'ouest, un nid de mitrailleuses à l'est, 80 mètres d'un glacis dénudé le gardaient au sud des attaques de front.    
         Après un examen rapide mais complet du terrain, le lieutenant-colonel Naulin, commandant le régiment, résolut d'attaquer non pas seulement de front, où le glacis avait été mortel, mais à la fois par le sud et par l'est.    
Il prit les trois décisions suivantes :     
  1. L'objectif d'attaque serait d'abord la partie est de la tranchée (musoir B)
  2. Les attaques déboucheraient de la sape de la tranchée française
  3. L'assaut ne serait donné que lorsque la marche de la sape aurait rapproché à distance d'assaut nos éléments avancés. 
Ces sages dispositions allaient être couronnées d'un éclatant succès.    
        La journée du 14 mars fut employée à creuser les sapes débouchant de notre première ligne.    
Dès le 15, on n'en était arrivé, à l'extrémité est, à porter notre sape jusqu'à l'ouverture d'une tranchée allemande, longue d'environ 200 mètres, qui pénétrait dans les arrières du bois et qui était occupée par une section du 3e régiment de la Garde. Une paroi un peu épaisse, terminée par des sacs à terre, nous séparait seule des Allemands. Tout à coup, par l'initiative d'un caporal qui s'élança sur le parapet et que ses hommes, puis toute la section suivirent en lançant des grenades, la tranchée entière tomba entre nos mains. Surpris, les Allemands furent exterminés, sauf trois prisonniers. Ainsi nous étions arrivés sur les derrières de l'ennemi.
         Pendant ce temps, sur les autres points de notre front d'attaque, le travail des sapes avait continué. Le 16, les progrès réalisés permettaient de déboucher à 50 mètres en moyenne de la tranchée. Ordre fut donné d'attaquer le 16 à 15h 15. Le 2e bataillon, sur la droite, empruntait l'ancienne tranchée allemande et prenait l'objectif à revers. A gauche, le 1er bataillon attaquerait de front, dès que le 2e aurait commencé à faire sentir son action. En arrière du centre, le 3e bataillon restait disponible, à l'exception d'une compagnie donnée comme soutien au 1er bataillon. L'objectif final était la grande crête au nord du bois. Le succès du mouvement ainsi combiné fut complet. Nous fûmes rapidement maîtres de la grande tranchée ennemie de première ligne ; puis toutes les unités faisant face au nord, nous étions à 16 heures complètement maîtres du bois Brûlé et nous touchions les abords de la crête située derrière lui : 32 prisonniers, appartenant tous au 3e régiment de la Garde à pied, restaient entre nos mains ; l'ennemi laissait sur le terrain de 500 à 600 morts. A l'intérieur du fortin nos grenades avaient causé une véritable hécatombe.

           La nuit du 16 au 17 fut employée à s'installer solidement sur la position conquise, en prévision d'un retour offensif le lendemain matin. Il se produisit le 17, dès 5 heures, et porta principalement contre le 2e bataillon. Trois bataillons environ de la Garde prussienne y prirent part. Pour nous tromper, les premiers éléments ennemis avaient revêtu des burnous de tirailleurs marocains empruntés aux morts des assauts précédents. Mais cette contre-attaque ennemie fut arrêtée net par le feu de nos mitrailleuses, qui fit tomber en quelques secondes devant nos lignes de nouveaux monceaux de cadavres. Dans l'élan de la bataille, nos soldats, exaspérés d'ailleurs par les procédés de guerre de l'ennemi, ne firent presque pas de quartier.

           Pour les deux jours des 16 et 17 mars, il n'y eut qu'une soixantaine de prisonniers presque tous blessés. Mais des centaines de morts prussiens attestaient l'âpreté de la lutte, la vaillance de nos soldats. Nos pertes aussi furent lourdes : 11 officiers, 873 hommes tués ou blessés. " L'affaire du bois Brûlé, écrit le lieutenant-colonel Naudin, doit avant tout son heureux résultat à la troupe qui l'a exécutée". Parmi les détails de préparation qui ont contribué à en assurer la réussite, il convient de citer en premier lieu l'emploi en grand des grenades à main pour l'abordage des tranchées ennemies. Il est d'une efficacité certaine et démoralise l'adversaire. "Tout les hommes, ajoute-t-il, ont compris ce que représentent les  700 mètres de terrain gagnés en profondeur dans l'espace de trois quarts d'heure. Jamais leur moral n'a été plus haut".

Après une lutte aussi cruelle, les deux partis passèrent à s'observer la journée du 18.

           Le 19, les Allemands lancèrent une nouvelle contre-attaque sur la pente sud-ouest de la cote 196. Mais cet engagement, quoique fort onéreux pour eux, n'eut pas pour nous l'importance des deux jours de la précédente bataille. Notre 6e compagnie, aidée par un élément voisin du 174e R.I., suffit à contenir le Boche, puis l'assaut de celui-ci étant brisé, une offensive rapide et brillante nous donna la tranchée ennemie de première ligne. Les Allemands subirent des pertes considérables ; en quelques instants, nos mitrailleuses avaient couché devant elles plus de 300 cadavres.

           Détail à noter encore une fois : les premiers rangs de l'infanterie de la Garde prussienne portaient, pour essayer de nous surprendre les chéchias des tirailleurs ou des zouaves dépouillés sur le champ de bataille. Mais ce stratagème déloyal ne triompha ni de notre prudence ni de notre courage.

           Dans la journée du 20, le général Delarue, commandant la 48 D.I., qui venait de visiter les nouvelles conquêtes du 170e, reçut, en parcourant le secteur du régiment, une balle prussienne qui le blessa mortellement. Aucun fait saillant ne marqua les dernières journées de notre séjour à Mesnil ; le "marmitage" continua d'y être terrible ; mais c'est en cet endroit du front l'ordinaire de la vie.

           Dans la nuit du 23 au 24 mars, le régiment fut relevé, sans avoir rien laissé reprendre de ses conquêtes. Il avait durement souffert. Le total de ses pertes s'élevait à 1.117 hommes, dont 15 officiers (331 tués, dont 9 officiers, 82 disparus dont 1 officier, 704 blessés dont 5 officiers). Les survivants avaient atteint les bornes de la fatigue humaine. Mais la pensée les soutenait, qu'ils avaient été les instruments et qu'ils restaient les témoins d'une gloire immortelle.