On les aura

          Le secteur est calme ; des deux côtés on remue la terre avec une activité fébrile. Sauf un seul jour où l'ennemi attaque sur notre droite sans que d'ailleurs le régiment soit engagé, l'artillerie tire avec modération et les pertes sont relativement minimes. Du 18 octobre au 23 novembre, soit en trente-sept jours, nous avons 24 tués dont 1 officier et 100 blessés dont un officier. Mais le froid, la neige, la pluie, la boue rendent cette période extrêmement pénible. Le régiment doit aménager complètement le secteur qui lorsqu'il arriva, n'avait même pas d'abri contre la pluie. 

          Notons cependant comme une date harmonieuse et souriante que notre musique fut alors constituée.
Période de déplacements et repos (23 novembre-17 février).
          C'est dans la matinée du 23 novembre que le 170e quitta le secteur des Wacques. Il bivouaque la nuit suivante à la ferme de Piémont. Le 24, il cantonne à Sacy et Montecz ; le 25 à Pogny, où il reste jusqu'au 9 décembre sauf le 2e bataillon qui séjourne dans le voisinage de Vésigneul. 
          Le 9, tout le monde se remet en route. On couche le 9 à Ecriennes, le 10 à Vouillers, le 11, on s'installe à Brillon. On y reste jusqu'au 1er janvier. Le 1er janvier, le régiment à quittéBrillon, couche à Alliancelles. 
           Le 12, il arrive dans la Meuse. Le 1er bataillon s'arrête à Givry-en-Argonne ; les deux autres et l'état-major à Laneuville-au-bois. Cantonnements du grand repos, qui durera jusqu'au 17 février
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VERDUN – VAUX – DOUAUMONT (février-mars 1916)
     
                 Le 17 février, le régiment est brusquement enlevé en camions automobiles. Le canon de Verdun l'appelle. Toute la France en armes se précipite vers la brèche que bat comme un océan le flot intarissable de l'ennemi.
           Du 17 au 22, on attend à Pierrefitte-sur-Aire, dans une tension nerveuse et morale dont le souvenir reste inoubliable, le moment d'être engagé. Le 22 on se met en marche à pied, sous la pluie, dans la boue, par ces routes interminables que l'histoire appelle déjà la voie sacrée mais que le défilé ininterrompu des camions sauveurs et des convois de ravitaillement prolonge au delà de tout espoir. Et par ce que l'on apprend de ceux qui descendent, on désirerait malgré la fatigue ne pas voir finir un chemin qui mêne à semblable enfer, si l'on était soutenu, tiré en avant, et (c'est le mot) soulevé par l'immense cri d'amour terrifié que jette à ses fils la France saisie à la gorge.
           Du 22 au 25, on s'arrête à Saint-André, le 2e bataillon seul à Heippes. Le 26, on est à Nixéville. Verdun est là.
La 95e brigade, dont nous faisons partie, est détachée de la 48e D.I. avec laquelle elle perd le contact. Le 170e va même se séparer du 174e. Un ordre spécial le met à la disposition du 20e C.A. Il sera de ceux qui ont sauvés la patrie par le rempart de leurs poitrines infranchissables.
           Le 26 février, à peine arrivé à Nixéville, le 170e en repart. Il se porte tout d'abord à 1200 mètres de la ferme Bellevue dans le ravin situé au sud-ouest de cette ferme, puis à proximité des baraquements est du fort de Souville. Il y passe la nuit au bivouac ; les hommes sont harassés. Le lendemain, il se repose un peu, car aucun ordre nouveau n'arrive, et le régiment demeure sur place. Il est mis à la disposition de la 27e brigade (colonel Gerst), 14e D.I.
           Dans la nuit du 28 au 29, les 1er et 2e bataillon relèvent ce qui reste des 42 et 44e R.I., dans les secteurs nord et est du village de Vaux-devant-Damloup.
           Les unités sont ainsi réparties : dans le sous-secteur est, le 1er bataillon, avec ses 4e et 1re compagnies en première ligne, ses 3e et 2e compagnies en réserve (la 3e dans le village, la 2e à l'observatoire sud de Vaux) ; dans le sous-secteur nord, le 2e bataillon, avec ses 5e, 6e et 7e compagnies en première ligne, la 8e en réserve entre la voie ferrée et le village. Le poste de commandement du colonel était à Vaux. Le 3e bataillon restait en réserve de division, sur son emplacement, au ravin de Souville.
           Les 1er et 2e bataillon vont arrêter l'avance ennemie devant le village de Vaux. Dès leur arrivée, ils organisent solidement la défense. Tout le monde se met au travail, et du 29 février au 2 mars, on approfondit les tranchées, on transforme en centre de résistance la station de chemin de fer, on construit une barricade dans la Grand'rue, on creuse enfin une tranchée sur les pentes ascendantes de la croupe d'Hardaumont.
 Le 2 mars, de 7h30 à 18h30, les allemands déchaînent sur nos positions un bombardement extrêmement violent, par obus de tous calibres. Pour la première fois depuis le début de la campagne le régiment fait connaissance avec les gaz asphyxiants et lacrymogènes. Leur action fut surtout ressentie dans le ravin de Souville, par les unités qui s'abritaient dans le tunnel du chemin de fer. Mais les effets de ces gaz ne furent pas aussi graves que l'ennemi l'espérait. Il le vit bien lorsqu'il passa à l'attaque. Nos deux bataillons qui gardaient Vaux le reçurent malgré leur souffrance, comme si le poison ne les avait même pas atteints.
          C'est vers 16 heures que les premières reconnaissances d'infanterie allemande furent signalées devant le 1er bataillon dans le secteur est. A 16h35, cette infanterie s'avance par infiltration à l'est et à l'ouest de la croupe d'Hardaumont, et le long de la voie ferrée Vaux-Damloup. Aussitôt nous demandons des tirs de barrage, l'artillerie les envoie tout de suite. En même temps, la compagnie de mitrailleuses du 1er bataillon prend sous son feu les allemands qui défilent le long de la voie ferrée. L'attaque est arrêtée. Pris sous les rafales combinées de l'infanterie et de l'artillerie, l'ennemi se replie précipitamment vers l'ouest, abandonnant sur le terrain de nombreux cadavres, en particulier des porteurs de mitrailleuses.
           A 18h20, l'artillerie nous laissant une certaine accalmie, nos reconnaissances sortent à leur tour pour surveiller les mouvements de l'ennemi. Vers 20 heures, elles signalent un rassemblement à l'ouest du carrefour des routes de Vaux – Dieppe et Bezonvaux – Damloup. Nous demandons aussitôt un tir à notre artillerie ; le rassemblement est dispersé. Mis en éveil, le 1er bataillon se tient prêt à intervenir si l'ennemi cherche à se retrancher à proximité de nos lignes.
          Après cette belle journée qui arrête net la poussée adverse, les deux bataillons de Vaux sont relevés à minuit par le 409e R.I. appartenant alors à la 303e brigade. Relevé sans incidents, à l'issue de laquelle ils gagnent la caserne Chevert. Mais ils ne peuvent s'y reposer ; à 17 heures, ils en repartent inopinément pour s'établir avec le colonel dans le ravin de Souville, en réserve de la 153e D.I.
          Dans la nuit du 2 au 3 mars, le 3e bataillon, placé jusqu'à lors en réserve dans ce même ravin où l'artillerie ennemie lui a d'ailleurs causé d'assez grosses pertes, y est remplacé par des unités du 409e. Lui-même, accompagné de la C.M. R.I. est mis à la disposition du 174e.
          Un ordre du 20e C.A. le fait se porter à proximité de Fleury. Sa mission va être attaquer le village de Douaumont, de concert avec un bataillon du 174e et sous les ordres du lieutenant-colonel commandant ce régiment. C'est la capitaine Eliot qui commande notre bataillon.
L'objectif qu'il doit atteindre est la lisière nord-est du village. A 17h45, au signal, il part des tranchées nord de la ferme Thiaumont. A 18 heures, il est en pleine progression ; malgré un violent tir de barrage d'artillerie et un feu nourri de mitrailleuses, il s'empare de Douaumont avec le bataillon du 174e. A 18h30, il occupe son objectif, à la lisière nord-est du village, en liaison à droite avec le 73e R.I., à gauche avec le 174e.
          La nuit se passe à organiser notre position, autant que nous pouvons sous le bombardement nous livrer à des travaux suivis.

              Soudain le 4 mars, à 6h30, l'ennemi lance de front et de flanc une contre-attaque en masse contre le village de Douaumont. Malgré tous les efforts la liaison est perdue avec le 73e ; les Allemands parviennent à pénétrer dans les maisons sud-est du village. La lutte se poursuit pied à pied. Le capitaine Eliot demande des renforts au colonel du 174e, mais l'ennemi exécute entre le village et la ferme de Thiaumont un tir de barrage si violent que nul renfort n'aurait pu passer. Vers 10 heures, les Allemands sont maîtres du village. Le 3e bataillon est à peu près complètement détruit, il n'en revint qu'une centaine d'hommes. A 11 heures les 1er et 2e bataillons sont mis par la 153e D.I. à la disposition du général Duplessis, commandant la 3e brigade. Ils se portent dans le ravin sud-ouest du village de Fleury. A 15h30, ils se dirigent vers la ferme de Thiaumont, en vue d'exécuter à 17h45 une nouvelle attaque du village de Douaumont. Mais dès la sortie de Fleury, les deux bataillons sont pris sous un effroyable tir de barrage. Ils ne peuvent progresser que lentement par petites fractions.

          Les premiers groupes arrivent au chemin d'accès à la batterie annexe de la ferme Thiaumont, où se trouvent le P.C. du colonel. Ce chemin est occupé déjà par des éléments de sept régiments : 33e, 110e, 73e, 143e, 156e, 201e, 174e. Aussi, le passage des unités du 170e et leur rassemblement y est-il très difficile. Les dernières fractions n'arrivent en place qu'à 19 heures.