Gabrielle

Il Y A TRENTE ANS, JE DEFENDAIS "GABRIELLE"

  Par J.G. DE SAFTA  

(Propos recueillis par J. Lecomte pour la revue "Saint-Cyr")

 

           Tout un chacun a pu voir ou subir - suivant son tempérament - le film d'Henri de Turenne projeté sur les écrans de télévision à l'occasion du 30e anniversaire de la chute de Dien Bien Phu. Tout un chacun a pu également enregistrer les protestations des associations des anciens d'Indochine et des "grands patrons". Nous avons eu, nous, la chance de pouvoir interroger un des 1500 survivants, un témoin qui était là. Il s'agit du sergent Jean de Safta du 5/7 R.T.A. Pour corriger la version d'Henri de Turenne, notre ami estime de son devoir de raconter simplement ce qu'il a vécu, ce qu'il a vu. D'emblée, il s'insurge contre la version présentée au public et il précise :

"Je suis l'un des survivants de cette terrible bataille. Je vais essayer de vous raconter, peut-être d'une façon hachée, toute une suite de souvenirs vécus.

            A propos du film prétendant montrer la reddition des troupes françaises, je puis vous dire : parmi mes camarades prisonniers, j'ai vécu cette reconstitution. Ce jour là, des soldats français en armes et en tenue de combat propre jouent à la guerre devant les caméras. Le blindé remis en état pour le défilé de l'anniversaire d'Ho-Chi-Minh est filmé sous tous les angles. Les Français se rendent à leurs vainqueurs encore plus propres qu'eux. Nous nous sommes bien rendu compte que les viets réalisaient un film de propagande sur la chute du camp retranché. Pour augmenter le nombre de prisonniers, nos geôliers, faisaient passer à plusieurs reprises les mêmes devant les caméra  

          Pourquoi de Turenne n'a-t-il pas jugé bon de solliciter nos témoignages ? Pourquoi ne précise-t-il jamais que la garnison du camp retranché était composé pour 60% de soldats vietnamiens farouchement opposés à la mainmise communiste du viet-minh sur leur pays ?

          Jean de Safta estime nécessaire de rappeler ce qui s'est réellement passé en Indochine car, si l'histoire a retenu quelques grands noms tels de Castries, Bigeard, Langlais, Geneviève de Galard, le peuple français semble bien avoir gommé de sa mémoire cette page dramatique en ensevelissant dans l'oubli les 7.000 tués au combat, 8.000 morts dans les camps, les 4.000 prisonniers décédés des suites de leur captivité… et les 1.500 survivants.

           Beaucoup de personnes ignorent encore tout des drames que nous avons vécus et surtout les circonstances dans lesquelles ils se sont déroulés. Revenons donc en 1953. Le commandant en chef, le général Navarre, apprenant que l'armée de Giap prépare une offensive pour s'emparer de Louang-Prabang au Laos, décide d'occuper immédiatement la "cuvette" de Dien-Bien-Phu qui deviendra un vaste camp retranché sur lequel viendront, d'après lui, buter les troupes du viet-minh.

         Dès le départ, un point noir : les renforts réclamés par le général Navarre ne lui sont pas accordés. Ne recevant aucune instruction du gouvernement, présidé par monsieur Joseph Laniel, Navarre décide malgré tout d'appliquer son plan. Le 20 novembre 1953 trois bataillons sont parachutés sur Dien-Bien-Phu. L'opération Castor débute malgré le désaccord des plus proches collaborateurs du général Navarre et notamment du général Cogny, du général Gilles qui commande les paras et des généraux d'aviation Masson et Dechaux. A leurs yeux, cette action présente bien des inconvénients. Navarre maintient cependant sa décision et le 20 novembre à 10h35 les dakotas survolent les crêtes qui surplombent la cuvette et lâchent leur cargaisn de paras.

          Au total, en trois expéditions aériennes, six bataillons de paras et plus de 240 tonnes de matériel sont largués sur Dien-Bien-Phu sans incident majeur. Il faut néanmoins que le 2/1 R.P.C. coimmandé par Bigeard tombe en plein sur deux compagnies de la division vietminh 312 qui, malgré une résistance acharnée, seront anéanties jusqu'au dernier. Ce succès total démontre l'efficacité des T.A.P. du C.E.F. en Indochine.

           Au nord de la cuvette, deux centres de résistance avancée, Gabrielle et Béatrice qui garantissent les approches de la piste d'atterrissage.

           Au sud, Isabelle, créé pour assurer un appui d'artillerie à la position centrale constituée par les cinq points de résistance Claudine, Huguette, Anne-Marie, Dominique et Eliane. Ces beaux prénoms rappellent pour beaucoup de gens une amie, une fiancée, une épouse ou un flirt d'enfance : pour les anciens de Dien-Bien-Phu ils sont des souvenirs précis et atroces. A la veille du déclenchement de la bataille, la garnison compte environ 16.800 hommes dont 1/3 de légionnaires. Les troupes sont placées sous le commandement du colonel de Castries qui le 8 décembre, a remplacé le général Gilles à la tête du camp retranché.

           Le général en chef des troupes viet-minh, Giap, décide de relever le défi et d'accepter le combat. Il dispose de 100.000 hommes bien armés et de 100.000 coolies. Malgré notre aviation Giap réussira ce tour de force (impossible aux yeux de certains) de construire en moins de trois mois plus de 100 km de piste à travers une jungle réputée impénétrable pour permettre à ses hommes, à leurs véhicules et à l'artillerie d'atteindre les abords de la cuvette"

 LE DEBUT DE LA FIN

            "Jour et nuit, les combattants viet-minh poursuivent leur effort de fourmis. Des hommes poussent 200 kilos de matériel ou de ravitaillement sur de vieilles bicyclettes fatiguées et ce, sur des centaines de kilomètres. D'autres transportent sur leur dos 40 kg de riz, de grenades ou d'obus. Sur des pentes impossibles, les hommes tirent de lourds camions ou des pièces d'artillerie. Tout ce travail se fait en silence au prix d'efforts surhumains. Pendant ce temps, les troupes effectuent un travail de taupes creusant des galeries sur les rebords de la cuvette pour y placer des canons qui deviendront ainsi invulnérables aux assauts de l'aviation.

           Le premier mars tout est en place du côté viet : routes opérationnelles et batteries en position. On sent que la bataille est proche. Chez nous le moral est intact. Chacun est prêt au combat qu'il s'agisse des paras, des tirailleurs algériens ou marocains, de l'artillerie, du génie, des services de l'intendance ou de santé. Dans la soirée du 13 mars, une violente préparation d'artillerie s'abat sur tous les postes avancés. Nous faisons connaissance avec les orgues de Staline".

  CHUTE DE BEATRICE ET DE GABRIELLE

             Un déluge de feu s'abat sur Gabrielle tenu par le 5/7 R.T.A.. C'est aussi l'attaque sur Béatrice défendu par le 3/13 D.B.L.E. commandé par le colonel Gaucher, chef de corps, 15 ans d'Indochine, la célèbre 13e D.B.L.E., celle de Narvik, de Bir-Hakeim. Les légionnaires se battent un contre dix, deux régiments viets contre un bataillon français. Les légionnaires rendent compte à leur colonel : "les viets sont à 20 mètres. Plus on en tue, plus il en vient". La tactique ennemie est simple : la première vague saute sur les mines, la seconde se fait hacher dans les barbelés, la troisième se fait tuer entre les barbelés et nos trous de combat. La quatrième passe et se bat au corps à corps. 19h30 la 10e compagnie est submergée. 19h45 un obus s'abat dans l'abri du colonel Gaucher et lui arrache les deux bras. Les lieutenants Bailly et Bredevill sont tués. Le colonel Gaucher expire et quelques minutes après c'est au tour du commandant Pegot. 20h00 la 11e compagnie plie à son tour. 24 heures tout est fini. Béatrice est silencieux. Fidèles aux traditions, les légionnaires ont vendu chèrement leur peau. Plus de 1.000 tués et 2.000 blessés du côté viet-minh. 

            Même scénario pour Gabrielle tenu par le 5/7 R.T.A. composé de soldats d'élite ayant fait leurs preuves à Cassino, en Provence, en Alsace. Trois assauts successifs sont repoussés. Le 14 mars, poursuite du harcèlement. Dans la nuit, après une violente préparation d'artillerie et plusieurs assauts Gabrielle est entamé. Les chiffres qui suivent confirment que les tirailleurs algériens n'ont pas manqué à la devise "La victoire ou la mort".    

            Au 13 mars, le 5/7 R.T.A. compte 877 combattants. N'en restent que 221, tous blessés, certains plusieurs fois. On compte 501 tués et 41 disparus. 65 seulement reviendront des camps. Il y a une quinzaine de rescapés à ce jour. Pertes viet-minh 2.000 morts et 5.000 blessés.  

 Le 7 mai 1954, le camp retranché tombe. Les défenseurs auront tenus 56 jours, contre un adversaire très supérieur en nombre.

  LA  FIN  

          12.137 soldats du corps expéditionnaire français sont prisonniers, plusieurs milliers ne reviendront jamais. Bilan des tués ou disparus en E.O. : 57.958 !    

 A ce jour, 11.747 corps ont été rapatriés en métropole et parmi les anciens d'Indo, tous volontaires, certains attendent toujours la croix du combattant volontaire avec agrafe Indochine.

  LA CAPTIVITE

  Le sergent de Safta nous raconte ensuite ses souvenirs de captivité commencée le 14 mars après la chute de Gabrielle. Douloureux voyage d'un mois jusqu'à la frontière chinoise, 850 kilomètres parcourus de nuit par étapes de 25 à 30 kilomètres.

            "Les cinq premiers jours pas de ravitaillement. Les gardes se contentent d'indiquer aux prisonniers comment se nourrir d'herbes et de racines. Ensuite à chacun des prisonniers, une ration de riz cru. A eux de se débrouiller pour le faire cuire. Pas de mauvais traitements mais une mortalité effrayante due au manque de soins et au manque de médicaments contre la dysenterie, le palu et le béribéri. Après 6 mois de captivité, sur 793 prisonniers il en reste à peine 300".  

           Après sa libération, Jean de Safta, pesant à peine 30 kg, sera rapatrié par avion et ne retrouvera la santé qu'après 1 an d'hôpital et de soins dévoués. Président des "Anciens de Dien-Bien-Phu" pour le département du Nord il s'est donné une mission : faire rendre justice aux oubliés de la Nation. Il s'étonne qu'aucune rue de France ne porte le nom de "Ceux de Dien-Bien-Phu" et il conclut : "Quelle ingratitude pour ceux qui ont tant donné pour la patrie".  

      Que notre ami se rassure : nous sommes quelques-uns à ne pas vouloir ensevelir nos soldats sous le linceul de l'oubli, cet oubli qui est une seconde mort. Et nous sommes nombreux à dire avec Béranger :     

 

"Je n'eus jamais d'indifférence pour la gloire du nom Français".