7e RTA 4e baton de marche fanion recto

           Le capitaine Biard vient souper à la 4. Souper est un bien grand mot, mais il reste encore quelques boîtes de conserves périgourdines, savourées sous la pluie à l'abri d'une guitoune. Ce sera notre réveillon.

          Le lendemain 1er janvier, la 4e compagnie progresse vers le poste. La piste est jonchée de débris divers, étuis, pansements ensanglantés, emballages vides de boîtes de rations ou de munitions, des sentiers nombreux et fraîchements foulés traversent perpendiculairement la piste. Les viets tiennent-ils toujours le poste ?

           La section de supplétifs et la 4e section, commandée par un sergent-chef, partent en reconnaissance, largement en tête de la 4e compagnie. Très rapidement la liaison radio est perdue. Que fait donc la section ? Impossible de situer sa position. A-t-elle atteint les abords du poste ? Le poste est-il occupé ? Pourquoi ce vide ? Après avoir fulminé contre les transmissions qui ne marchent pas, contre la pluie qui empêche toute reconnaissance aérienne, contre cette végétation hostile, le capitaine Good et le lieutenant Antoine décident que la meilleure façon d'être renseigné consiste à aller voir sur place.

           En avant toute, avec le peloton blindé. Nous arrivons sur la cote 564 en même temps que la 4e section. Il ne fallait pas lui en vouloir ; des mines entourent le poste dont le système de défense a été bouleversé par les tirs d'artillerie et dont les créneaux de tir sont menaçants, mais sans armes. Les viets ont abandonnés le poste. Nous y pénétrons. Sang, mort et désolation. Quelques légionnaires blessés, et laissés pour mort par les viets, survivent sans soins et sans nourriture. De nombreux cadavres jonchent le sol. Un désordre indescriptible montre que les lieux ont été fouillés de fond en comble qui ont éparpillé tout ce qu'ils trouvaient et qu'ils n'ont pu emporter.

 

          Pas de cadavres viets. Ils ont été emmenés. Ce qui explique les traces sanglantes sur les sentiers à travers les broussailles. Le tirailleur Senoussi, placé en embuscade arrête un viet sans arme. Il s'agit en réalité d'un partisan de la compagnie de légion, tout de noir vêtu. Il revient vers le poste après s'être enfui et caché. On le dirige sur le P.C. du bataillon pour interrogatoire. Nous n'avons pas le temps de l'interroger. Il y a plus urgent à faire. Disposer la compagnie en position défensive, repérer et signaler les mines, remettre en état les systèmes de défense, assurer la sûreté rapprochée par des patrouilles et des embuscades, évacuer d'urgence les blessés après des soins sommaires, transporter les cadavres, nettoyer le poste. Tout doit être fait en même temps et sans délai. Il y a du brouillard  et la nuit sera vite arrivée. Compte tenu de la densité de la végétation et des renseignements obtenus, une contre-attaque viet peut intervenir dès cette nuit. (Le hasard fit que près de trois ans plus tard, le capitaine Chiaramonti, commandant une compagnie du 13e R.T.A., successeur du 7e R.T.A. à Coblence rencontra fréquemment au mess interalliés de cette garnison, en zone d'occupation en Allemagne, un capitaine de Légion, toujours en civil, portant rosette à la boutonnière. Ce capitaine, chef de zone, chargé du recrutement pour la légion, venait régulièrement au mess, accompagné d'un adjudant-chef de Légion, toujours en civil, comme lui, chef de son antenne à Coblence. Le capitaine avait souvent des maux de tête. Chiaramonti demanda un jour à l'adjudant-chef les raisons des fréquents malaises de son capitaine. C'est alors que celui-ci lui fit le récit de l'attaque du poste que commandait le lieutenant Zahm, la veille de la Saint-Sylvestre 1951, en Indochine. Submergé par un bataillon viet, alors que sa compagnie préparait le réveillon du lendemain soir, suivant la coutume chère aux légionnaires, le poste fut rapidement investi. Ses légionnaires, malgré une défense opiniâtre se terminant à l'arme blanche, vaincus par le nombre, furent tous massacrés et lui-même, blessé, fut achevé d'une balle dans la tête. Le capitaine Zahm ayant demandé à son collaborateur de ne jamais en parler, Chiaramonti, mis dans la confidence, n'en fit jamais allusion. C'est ainsi que l'un des "cadavres" de légionnaires évacués par la compagnie du capitaine Good le 1er janvier 1952, était-il celui de cet officier de Légion, ce mort-vivant que Chiaramonti rencontrait souvent au mess de Coblence).

         Le capitaine Biard rejoint la 4e compagnie. Avec le capitaine Good ils font " un tour d’horizon " que le brouillard rend extérieurement difficile. Ils vont voir les sections qui s'activent et s'installent en P.A. autour du bâtiment central du poste. Vers 14 heures, le capitaine Biard, le capitaine Good et le lieutenant Antoine, commandant la 3e section, se réfugient dans la pièce centrale du poste. On va essayer d'y faire du feu pour une boisson chaude. Malgré toute l'expérience bien connue des tirailleurs pour faire du feu n'importe où et par tous les temps, la cheminée ne tire pas et enfume les pièces qu'il faut quitter en larmoyant, en toussant et en suffocant. C'est à ce moment là qu'Antoine aperçoit entre ses larmes et sortant du brouillard quelques coolies lourdement chargés se dirigeant cahin-caha vers le poste.

 - Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? s'exclame Antoine.

 - C'est mon P.C. Antoine – laisse tomber Biard.

 Carte et boussole en main, Good et Antoine essayent de déterminer les champs de tir pour un meilleur rendement des armes automatiques.

 - D'après la carte, je pense qu'une mitrailleuse placée ici aurait un excellent champ de tir et pourrait flan-garder la 3e section. Qu'en pensez-vous Antoine ?

 - D'accord mon capitaine.

          Mauvaise nuit dans ce décor de désolation, que celle du 1er au 2 janvier 1952 ! On ne peut pas faire de feu, il fait froid, il pleut et la nourriture apportée par l'ordonnance ne passe pas. Le lendemain, il n'y a plus de brouillard, mais il y a un rocher d'au moins 5 m3 dans l'axe de tir et à 20 mètres de la mitrailleuse ! Le bataillon s'articule en deux P.A. : la cote 564, avec la 4e compagnie, le P.C. du bataillon et la 3e compagnie dont le lieutenant Chiaramonti a pris le commandement le 1er janvier en remplacement du lieutenant Bréchat ; la cote 425, tenue par les 1re et 2e compagnies, bientôt renforcées par une batterie de 105 du 64e R.A. Le P.A. de la cote 425 est sérieusement tâté par les viets le 3 janvier à 21 heures. Ils sont donc bien encore dans les parages. Les travaux d'organisation du terrain se poursuivent, ouverture de route, reconnaissances lointaines… Le bataillon, tout en conservant la responsabilité des P.A. 564 et 425, participe, dès le 4 janvier, à l'opération "Nénuphar", la mal nommée puisqu'elle nous fait "crapahuter" dans le Batraï, terrain sec recouvert d'herbe à éléphant de un à deux mètres de haut.

           Le 8 janvier, c'est l'opération "Violette", le décrochage des P.A. 564 et 425, et la rencontre avec un groupe vietminh qui a deux blessés. Un mousqueton est récupéré. Le bataillon fait mouvement sur Aï-Mo le 9 janvier où il s'installe en cantonnement pour deux jours, la journée du 11 étant consacrée à la vaccination de tout l'effectif. Le G.M. n°1 ne va ni s'attarder, ni s'encroûter dans le Ba-Vi. L'épopée de la R.C. 6 et de Hoa-Binh va commencer.

 Par les généraux Good et Mary et les colonels Chiaramonti, Moreau et Antoine.