7e RTA 4e baton de marche Insigne surmoulé André Mardini

         Ici se trouve le dernier P.A.sur la R.C.6 face à Hoa-Binh. Au delà, sur cette berge, en direction de Cho-Bo, il n’y a plus que l’inconnu. C’est par là que se dirige la compagnie légère de supplétif qui passe aux pieds de la cote 25, en reconnaissance, aux ordres de l’adjudant-chef Teuma, soldat réfléchi et de sang-froid.

         Nous savons maintenant, que le repli de Hoa-Binh est imminent. Il est clair que là, où se trouve la 2ème compagnie la mission est de protéger les abords de la plage de débarquement. Vingt-deux heures : heure H. Tout le monde est aux postes de combat. Les bataillons de Hoa-Binh décrochent. On évacue Hoa-Binh ! Dès 23 heures, vacarme de bateaux, de véhicules. Ordres brefs. Hommes qui vont et viennent. Lampes qui s’allument furtivement. Camions dont les moteurs s’emballent pour gravir la berge.

         Mais c’est à l’aube du 23 février que la "danse" commence. Sur la rive opposée, déminage de la plage d'embarquement par des coolies. De temps à autres, l'un deux saute. Vagues successives des unités de Hoa-Binh. Panique des populations qui veulent suivre. Viets attaquant les unités qui protègent l'embarquement. Demi-tour des Muongs qui posent leurs petits sacs sur le bord des rizières et partent, à leur tour, à l'assaut des viets pris à partie par l'artillerie et l'aviation. Situation en évolution constante, va-et-vient rapides au point que les légionnaires reçoivent notre artillerie sur le dos. Débris éparses abandonnés sur les "plages" par ceux qui s'allègent pour aller plus vite. Explosions de véhicules en panne que l'on fait sauter.

         Le repli des troupes et du matériel est dirigé par le P.C. Biard. Les viets harcèlent au mortier et au canon sans recul le P.A. de Ben-Ngog et la cote 25 alors que les reconnaissances signalent l'ennemi au sud et à l'est du P.A. Plusieurs fois dans la journée, aviation et artillerie interviennent à son profit. Vers 14 heures, le lieutenant Dubos, qui est arrivé au bataillon juste à temps pour prendre part à cette ouverture, distingue très bien les viets sur notre rive, à 400 mètres de la route de Cao-Bo. Il demande à nouveau l'intervention de l'artillerie et de l'aviation.

         A 16 heures, toutes unités de Hoa-Binh repliées, le silence devient impressionnant, presque angoissant, après le vacarme de la journée. La 2e compagnie attend avec impatience l'ordre de repli, d'autant qu'autour d'elle le viet se fait plus hardi. L'attente est longue, mais il faut que s'écoule l'important colonne qui roule et marche sur la R.C.6.

         La 3e compagnie descend du "piton chevelu" (on ne connaissait pas encore le jogging à cette époque, mais on le pratiquait déjà sur les pentes du piton et sur la R.C. 6 ce jour là). Le décrochage du bataillon suit les unités de Hoa-Binh, dans l'ordre : Fort chinois, Muongs, P.C. Biard. Les chars ferment la marche avec la 2e compagnie. Lorsque l'ordre arrive enfin, la 2e compagnie, en arrière-garde, quitte son P.A. par échelons successifs, après avoir détruit tout ce qu'il était possible de ses installations, persuadée que le viet va profiter du mouvement pour lui tomber dessus. Il ne se passe rien dans l'immédiat.

         Arrivés sur la R.C. 6 à hauteur de la plage de débarquement, jonchée de débris et de matériel, les tirailleurs assistent impuissant, la gorge nouée à un spectacle désolant. Longeant l'autre rive du fleuve, une longue colonne viet, costume noir, casque clair progresse, colonne par un sur la diguette, l'arme à la bretelle, calmement, imperturbablement à un kilomètre de là. Au milieu de la rivière, un muong ou un coolie (?) vêtu de son seul short, chevauche un tronc de bananier et s'aidant de ses mains pour progresser, implore qu'on l'attende avant de partir. Mais sur l'autre berge, un légionnaire qui n'a pas, apparemment, l'agilité nécessaire pour faire comme son camarade de combat et voyant au loin les viets s'approcher, supplie qu'on l'aide à s'en sortir. Saisis par l'émotion, l'imagination fait défaut. On ne voit pas ce que l'on peut tenter. Sinon attendre l'arrivée des viets pour les "arroser", ce qui ne changera rien au sort de ce malheureux. S'il faut perdre une demi-heure pour le sortir de là, on attendra. Mais renseignement pris au bataillon, il n'y a plus la moindre petite barque disponible : toutes les unités du Génie se sont déjà repliées. Le viet s'approche inexorablement de celui qui, bientôt prisonnier s'écroule sur la berge, à 400 mètres de là, et sanglote. Nous récupérons le passeur au tronc de bananier… Un peu plus loin un dodge en panne, chargé de munitions : un coup de canon sans recul le fait exploser et la 2e compagnie entame sa route, la rage au cœur. Le viet suit, peu pressant mais agaçant, obligeant à des mises en batterie de la dernière section pour stopper son ardeur. Arrivé à la hauteur de Dong-Son, à l'endroit précis où la rivière Noire et la R.C. 6 divergent, la compagnie est harcelée au canon sans recul, au carrefour que l'ennemi prend pour objectif à partir des calcaires qui dominent l'autre rive. Les hommes disparaissent dans les fourrés, quelques-uns réussissent à se glisser dans des trous viets pourtant creusés pour de petits gabarits. En même temps, la dernière section se fait accrocher par les viets qui suivent. Un officier sort de son trou et crie à tous : "Allez, au trot ! en avant ! vous ne voulez quand même crever là non !". Quelques centaines de mètres suffisent pour échapper aux vues et aux coups. Quelques blessés sans gravité. Un seul tué : le mulet qui porte la caisse popote de la compagnie transpercée de part en part, cantines comprises. Quelques instants après, la 2e compagnie est relayée par la 4e compagnie du bataillon, descendue du piton des Bambous, qui prend à son compte la "fermeture de route". La 4e compagnie quitte le piton des bambous, tout en trimbalant son canon de 75 sans recul et ses obus… antichars ! Il ne reste plus qu'à marcher et à avaler l'intense poussière rouge et poisseuse que tous ces mouvements soulèvent.

Par les généraux Good et Mary et les colonels Chiaramonti, Moreau et Antoine.