7e RTA 4e baton de marche Insigne surmoulé André Mardini

         Au fur et à mesure de notre repli, sur les pitons qui bordent la route, quelques grappes de petits diables noirs apparaissent, viets ou muongs, la question reste posée jusqu'à Ao-Trach. Comment font-ils pour se déplacer de crête en crête à la même vitesse que nos unités sur la route ? Ce sont bien eux, les viets ! Ils sont sur nos talons et quand le bataillon atteint enfin le terminus, Ao-Trach, après cette marche harassante, vers 19 heures, l'artillerie les stoppe par des tirs à moins de 400 mètres, au débouché à zéro !

         Les unités reprennent leurs anciens emplacements. Le P.C. de bataillon loge avec la 1re compagnie. Le bilan des pertes de la journée est de 18 blessés et 2 disparus. A Ao-Trach, foule de troupiers de toutes unités. On finit par trouver quelques mètres carrés pour s'y entasser. Comme tous les autres, les deux lieutenants de la 2e compagnie, Dubos et Antoine, tirent une langue longue comme ça, couverte d'une épaisse couche rouge, peu digeste. Le sergent radio de la compagnie, vieux soldat avec beaucoup de campagnes à son actif et plus d'un tour dans son sac sort d'on ne sait où, une bouteille de "Cinzano" qu'il leur offre ! Ils en partagent le contenu "sifflé" avec autant de célérité et de délectation que si c'était du jus d'orange ! "Et un coup pour la poussière !". C'est le cas de le dire.

         Le sommeil s'en suit immédiatement, mais au petit jour du 24 février, alors que chacun se débrouille pour se faire un café, les mortiers viets recommencent : 1 tué à la 2e compagnie et une dizaine de blessés à la 4e compagnie. Le bataillon doit se tenir prêt à embarquer peu après. Le départ à lieu à 8h30 en camions sur Dai-Yen-Truong. R.C. 6 en sens inverse. Passage au col de Kembs. S'agit-il de vider les coffres ou de protéger le repli des derniers éléments, toujours est-il que l'artillerie gronde à la cadence maximum mais décroissante au fur et à mesure qu'elle entame, elle aussi son repli.

         On apprend que le bataillon doit faire mouvement le lendemain sur Da-Si. Enfin, une période de repos. C'est un grand ouf de soulagement ! Nous ne nous rappelons plus très bien où se situe Da-Si. Mais ce dont nous nous souvenons parfaitement, c'est que ce village était à proximité d'Hanoï, que c'était notre premier repos depuis le 5 novembre, que nous avions la "baraka" d'être sorti sains et saufs de a R.C. 6, que nous avions besoin de dégager et d'arroser nos citations. Nous n'étions pas les seuls !

 

"LES NUITS ANGOISSES D'HANOÏ"

         L'embarquement du bataillon s'effectue donc le 25 février à 7 heures sur 40G.M.C. Arrivée à Da-Si à 9 heures. Le travail administratif reprend ses droits. Arrivée des fourriers. Recomplètement en matériel perdu. Sans doute en vertu d'une vieille tradition de l'armée d'Afrique, les commandants de compagnies se relaxent et se confient, pendant cette pause, l'honneur du commandement des compagnies aux lieutenants en premier.

         C'est ainsi que le lieutenant Antoine qui a rejoint la 4e compagnie après son "séjour" provisoire à la 2e compagnie où reste le lieutenant Dubos, reçoit le message suivant du capitaine Good qui est à Hanoï : " dix personnes à déjeuner ce jour à midi – stop – je veux du canard à l'orange – stop – signe Good – stop et fin". Le lieutenant, depuis peu sorti des écoles, utilise une méthode de raisonnement bien connue. La mission est simple. Le terrain, c'est la popote qu'il faut aménager le plus agréablement possible avec des moyens de fortune. L'ennemi, ce sont des officiers supérieurs que l'on attend et dont il faut satisfaire le palais délicat. Les moyens : deux canards et les oranges. Il va faire son marché à Hadong avec le bep (cuisinier) du capitaine qui trouve cela marrant. Un canard avec des oranges, ils sont dingues ! Pas de recette, pas de livre de cuisine. Mais d'un côté, les canards cuits à point, de l'autre un mélange de toutes sortes de légumes où les oranges comptent pour les deux tiers, avec aussi une priorité pour les navets. Le tout, cuit, cuit, cuit, recuit pour les oranges avec leur peau (la plus riche) libèrent tout leur jus dont les canards maintenant embrochés sont abondamment arrosés. Juste avant le repas, une giclée de nuoc-mam versée sur le plat décoré comme une vengeance dont les grands chefs ne s'apercevront pas (il n'y en a pas assez). Fourberie que le capitaine commandant la compagnie apprend aujourd'hui par le bulletin…

         Le lieutenant est satisfait de son œuvre. Il attend l'arrivée des invités en tête desquels le colonel de Castries, le lieutenant-colonel de Quincerot et le commandant du bataillon , le capitaine Biard. Il attend aussi les compliments. Mais faute de place (il n'avait qu'à prévoir, après tout), on le prie d'aller manger ailleurs. Mangeant déjà sa rancœur, à défaut d'autre chose, il trouve refuge à sa compagnie de la R.C. 6, où il reste des haricots et de la langue de buffle. Le capitaine Biard trouve la mesure un peu vache.

         Plusieurs semaines plus tard, il apprendra quand même que le menu avait été apprécié et que les grands chefs, comme disait un tirailleur de la compagnie, s'en étaient léchés les 'bobines" !

Par les généraux Good et Mary et les colonels Chiaramonti, Moreau et Antoine.