On les aura

         Les emplacements repris sont difficiles à tenir et à organiser, le terrain était coupé de marécages, les rares passages du Clignon, la route de Bussiares et toute la vallée en général sont soumis à certaines heures à des tirs violents de l'artillerie ennemie. Les abris sont rares ou même impossible à établir dans le terrain détrempé, et des mitrailleuses, en lisière des bois qui bordent le plateau, fouillent les taillis et rendent tout mouvement dangereux.

         Le 18 juin, à la tombée de la nuit, la 6e compagnie appuis un mouvement du 409e R.I. qui à notre droite, doit franchir le Clignon et s'établir au nord du ruisseau en lisière du bois de peupliers jusqu'au moulin de Bussiares. Par suite de la défense énergique des postes ennemis appuyés de mitrailleuses, de la faiblesse numérique des effectifs engagés par le 409e R.I. et du manque de liaison, l'opération ne réussit pas et les positions de départ sont réoccupées.

         Le 20 juin, en vue de l'attaque projetée du bois en Croissant, une reconnaissance est effectuée par le capitaine Leca (capitaine adjudant-major du 2e bataillon) qui fouille les parties ouest et sud du bois faiblement occupées et ne recelant que des organisations défensives incomplètes et constate que le centre de la résistance ennemie se trouve dans la partie est, appuyée de plusieurs mitrailleuses.

La prise du bois en Croissant.

         En conséquence, l'ordre est donné d'attaquer et d'occuper le bois en Croissant pour avoir une base de départ meilleure en vue d'opérations futures. L'attaque doit avoir lieu par surprise le 21, à 2h30 du matin, et sans préparation d'artillerie. Elle est confiée au commandant de Lavergne (3e bataillon) et appuyée par plusieurs sections de mitrailleuses.

         Partant du front de Montecouve, les troupes doivent atteindre les lisièresnord du bois. Le commandant de La Baume garde le commandement du front du Clignon et reprendra à la même heure l'opération du 18 en liaison avec le 409e R.I.

         A 2h30, les troupes d'attaque se portent en silence à l'assaut du bois en Croissant. La progression est rendue difficile par l'obscurité, la nature du terrain et l'épaisseur des taillis qui rendent le bois presque impénétrable. Malgré la résistance opposée par les éléments de surveillance et les mitrailleuses ennemies, la compagnie Besland (10e) atteint ses objectifs à 3h30, occupe la partie nord-ouest du bois, les bois K et L, faisant une quinzaine de prisonniers et s'emparant de deux mitraillettes. Le capitaine Besland est mortellement blessé, la compagnie subit quelques pertes mais s'organise quand même solidement sur ses positions face au nord et au nord-ouest. Les éléments de la compagnie Moricet (9e) tiennent dans le rentrant du bois la lisière nord et toute la coupure face à l'est. La compagnie Lafont (11e) s'empare dès le début de l'action de quelques prisonniers et de deux mitrailleuses légères mais progresse plus difficilement, la partie du bois se révélant comme solidement tenue par l'ennemi.

         A 4h47, les 9e et 10e compagnies ont atteint leurs objectifs, mais la 11e est arrêtée à environ 150 mètres de la lisière est du bois (objectif définitif) par des éléments d'infanterie et par des mitrailleuses établies dans les rochers. Elle perd deux chefs de section : le sous-lieutenant Didier et l'aspirant Bourdoncle. De là viendra un flottement sérieux lors de la contre-attaque de 5 heures. A ce moment, une contre-attaque très violente se dessine par l'ennemi qui réussit à s'infiltrer dans le bois. Un corps à corps furieux à la baïonnette s'engage ; protégée par une résistance énergique de ses éléments, la 11e compagnie se replie lentement en arrière de la coupure où les éléments de liaison de la 9e font un barrage derrière elle. Le lieutenant Lafont, par des prodiges de volonté, d'énergie et de bravoure, reforme son unité.

        A 9 heures, la 11e compagnie attaque de nouveau, après une préparation d'artillerie et par les stockes. La section Virey de la 9e compagnie, est mise à la disposition du lieutenant Lafont. Notre infanterie s'empare de la plus grande partie du bois mais, malgré tous ses efforts, ne peut aller plus loin que la première fois. Du moins elle s'organise solidement à 150 mètres de la lisière est. Nouvelle attaque française à 17 heures. La 11e compagnie réussit à progresser sur ses ailes, mais les mitrailleuses ennemies arrêtent encore le centre. Notre attaque cesse pendant la nuit, nous organisons partout fortement le terrain et deux sections de la 7e compagnie (capitaine Charbonnier) viennent renforcer le 3e bataillon. Plusieurs tentatives d'infiltration allemande sont repoussées.

         Le 22, à 3h45, une violente canonnade ennemie est dirigée contre nos lignes ; à la suite de ce tir, deux compagnies de mitrailleuses se lancent à l'assaut de notre 11e compagnie. Celle-ci se bat avec acharnement et défend le terrain pied à pied, mais elle est obligée de se replier en arrière de la coupure ; une section de la 9e et une de la 10e arrêtent là l'ennemi. Le commandant de Lavergne fait aussitôt tirer notre artillerie sur les débouchés sud de Hautevesnes et les bois W et V.

         Puis, à 5h50, il lance le capitaine Charbonnier et ses deux sections à la contre-attaque. L'instant est critique. La marche dans le bois aussi bouleversé présente déjà de grandes difficultés ; en outre, l'ennemi se défend avec une ardeur farouche. Par son habileté à s'infiltrer et son courage à se battre, le capitaine Charbonnier réussit enfin à refouler l'ennemi au delà des lisières est et à 7h50 l'objectif entier est atteint. Le bois était conquis pour toujours. Nous nous mettons aussitôt à l'organiser sous la protection de notre artillerie.

         Le combat avait duré vingt-neuf heures ; deux bataillons du 3e régiment de la Garde furent battus, laissant entre nos mains 35 prisonniers dont 14 blessés, de nombreux cadavres, 8 mitrailleuses et beaucoup de munitions.

         "Mon bataillon - écrit a juste titre le commandant de Lavergne dans son rapport sur l'opération – m'a donné à cette occasion la plus belle satisfaction qu'il est permis à un chef d'avoir sur le champ de bataille. Mes officiers et mes hommes se sont battus comme des "lions".

Nous avions eu 24 tués dont deux officiers ; 87 blessés et 3 disparus. Pour cet admirable fait d'armes, le 3e bataillon du 170e fut cité à l'ordre de l'armée.

__________