Tonkin

         Le 1er avril, le bataillon atteint Tien-Hoang.

         Le 2 avril, 1.000 suspects sont dirigés sur Thai-Bing parmi lesquels de nombreux V.M. son identifiés. Le général de Linares et le colonel de Quincerot se rendent au P.C. du bataillon et le lendemain ils vont avec le colonel de Catries à Thien-Hoang pour où les chefs de village et les notables sont réunis. 1.600 suspects sont dirigés sur Thai-Binh, puis encore 1.400 le soir. La compagnie légère de supplétifs découvre 17 viets cachés dans des trous et récupère 12 fusils et 2 mitraillettes. Le 4 avril, 2000 suspects sont dirigés sur Thai-Binh, escortés par la 3e compagnie et le 5 avril à nouveau 100 suspects dont 10 viets réguliers. La 3e compagnie récupère un mortier de 60 mm et 2 pistolets-mitrailleurs.

         Une prise d'armes a lieu sur la place du marché de Thien-Hoang pour le départ du colonel de Quincerot rapatriable. Le lieutenant Moreau prend le commandement de la 2e compagnie en remplacement du capitaine Martel, qui permute avec lui, en prenant le commandement de la compagnie opérationnelle de commandement du bataillon. Dés le lendemain, 6 avril, le bataillon quitte Thien-Hoang à 7 heures pour Tra-Ly et passe le fleuve à 9 heures, suivi des véhicules du Génie et de l'artillerie.

         Le lieutenant Moreau décrit les péripéties de cette dernière semaine d'une façon pittoresque et parfois polissonne : "le lendemain 29 mars, après une dernière fouille du village (Duong-Thon), la progression reprend vers l'est. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la mer, les populations désemparées se mettent sous notre protection. Mais comment faire le tri entre le bon grain et l'ivraie, entre le simple paysan et le "lou-kid", voire même entre le tonkinois et la tonkinoise ? Pour ce dernier point la solution est vite trouvée et Mohamed ravi de l'aubaine, se charge de vérifier lui-même à la main le sexe de chacun des suspects. Les "Na-din-bebek" et autres jurons arabe de leur délicieux répertoire, nous informe aussitôt qu'un tirailleur à trouvé une paire de testicules là où la logique cartésienne et musulmane leur interdit d'être".

         "Le 3 avril, nous recevons la visite du général de Linares, des colonels de Castries et de Quincerot, son adjoint. Ce jour-là, j'ai assisté à l'exposé le plus magistral de toute ma carrière, en bénissant le ciel d'avoir pu en être le témoin, puisque cela se passait à mon P.C. Ayant pu étaler devant lui la carte des opérations, le micro de l'A.N.G.R.C. 9 à la main, je l'ai entendu sans faire appel à la moindre note et sans une seule hésitation, donner ses ordres à tous les commandants d'unité en vue de mettre un point final à l'opération en cours pour la transposer sur le compartiment de terrain voisin où, pensait-il, l'unité viet-minh qu'il pourchassait avait dû se retirer. Force est de constater que l'étiquette de "Grand d'Espagne" lui convient à merveille et qu'avec un tel chef l'on irait jusqu'au bout du monde. J'en étais là de mes réflexions lorsque contraint de répondre à d'impérieuses nécessités, il me faut quitter la réunion pour trouver un endroit aussi isolé que possible. Le village de Tien-Hoang est très étendu et sur ce plan offre des possibilités, d'autant plus que copieusement bombardé quelques jours plus tôt par notre artillerie, il est presque entièrement détruit. Pour ce qui concerne la sécurité, il présente donc toutes les garanties, c'est tout au moins ce que j'ai la naïveté de croire ! C'est donc un Moreau à l'âme sereine et dans un état proche de la béatitude qui donne libre cours aux exigences de la mécanique animale. "Il me semble pourtant avoir entendu un léger craquement un peu derrière moi, un rat, un chat, un chien ? L'un ou l'autre sans aucun doute, inutile donc de s'inquiéter. Et de me replonger dans les délices déjà décrits. Presque aussitôt les mêmes bruits se font entendre, mais cette fois-ci, nettement plus proches et plus distincts. Et s'il s'agissait de tout autre chose ? Par curiosité, plus que par crainte, je me retourne pour apercevoir à quelques mètres de moi, derrière une haie de bambous, deux viets, le couteau entre les dents, au sens réel du terme, rampant dans ma direction. Nul doute qu'ils ont l'intention de se livrer à des réjouissances qui n'ont rien de commun avec celles que peut procurer un pique-nique sous le ciel tonkinois et que mon humble personne risque fort dans faire les frais. Ma position est des plus inconfortable, c'est le cas de le dire, d'autant plus que je ne possède pas la moindre arme.

         "Mon vieux Charles; si tu ne veux pas terminer au nième balancier ou être transformé en "Nhems", il va falloir trouver seul la solution pour sortir de ce traquenard dans lequel tu t'es fourré et cela en vitesse ! La seule issue, c'est la fuite, car je sais que je n'ai aucune chance en voulant jouer les héros et à main nue (ainsi que les fesses) avec ces asiatiques qui tiennent à la fois du tigre, du renard, du serpent et du poisson… Poussant un "gââââst" tonitruant (gast = juron breton intraduisible dans une autre langue), je fonce vers la haie de bambous d'où les deux viets s'enfuient à toutes jambes, convaincus j'imagine d'avoir affaire à un fou et regagne la sortie du village, puis le P.C. du bataillon. Au capitaine Biard qui s'inquiétait de mon absence et de mon souffle court j'explique que les petits hommes verts existent et que je les ai vus. Le soir même, à la popote, il m'a fallu faire le récit de mon aventure et contempler sans broncher les sourires goguenards (chacun son tour) et faussement attristés de mes bons camarades".

Par les généraux Good et Mary et les colonels Chiaramonti, Moreau et Antoine.

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