Croutoy

          A la sortie de ces quinconces il aurait fallu des réserves d'infanterie infiniment plus importantes. C'est ainsi que, lorsque la 11e D.I aura à se battre sur l'Aisne, tenez-vous bien, il n'y aura qu'un seul bataillon du 26e pour une trentaine de kilomètres, avec une remarquable artillerie, mais elle aussi trop peu nombreuse pour agir partout.
       Dans ces conditions, si les contre-attaques ne sont pas possibles ou seulement limitées à quelques cas particuliers à la sortie des quinconces, il faudra bien que les points d'appui s'aident réciproquement. Mais, moralement, il est difficile de faire sortir de leur retranchement des petites garnisons faites pour durer. Ce ne fut réalisé qu'avec de petits effectifs. D'ailleurs beaucoup de ces points d'appui furent endommagés par les bombardements des Stukas en piqué. Les infiltrations d'infanterie furent faciles et c'est ainsi que les unités sur l'Ailette, à 20km en avant de nous, furent anéanties ou bousculées.
       Maintenant qu'a été décrit le contexte général dans lequel devait se battre l'armée française, et spécialement les unités sur l'Ailette en avant du 170e, abordons maintenant le contexte local du 170e qui, à partir du 6 juin, eut à se battre dans des conditions précipitées entre Trosly-Breuil et Port-Fontenoy exclus, sur la coupure de l'Aisne et ses arrières, soit 12 km environ.
        Le 170e serait vraisemblablement venu à bout des infiltrations d'infanterie nord-sud (puisque seule infanterie il y eut) entre les P.A. malgré le grand front qu'il occupait et la faible profondeur du dispositif, si une importante poussée sur la Division, à l'est, et une percée de chars dans la région de Soissons, conjuguée avec un rabattement d'est en ouest menaçant la forêt de Compiègne, n'avait obligé le 170e à abandonné l'Aisne à l'est de Jaulzy à Hautefontaine, à travers laquelle l'ennemi réussit à s'infiltrer.
        C'est ainsi que le point d'appui de Croutoy, occupé par le P.C. du 1er bataillon du régiment, déjà menacé au nord par les infiltrations ennemies le fut à l'est, et devint l'obet d'un véritable encerclement. Ce point d'appui englobait à l'ouest les maisons de la place de l'église, et les deux fermes à l'est. Les chemins d'accès qui y pénétraient étaient tous interdits par des barricades. Le poste de secours du bataillon occupait les caves de la première ferme à l'est. Le P.C. du bataillon, la seconde ferme. L'ensemble était protégé par une section de mitrailleurs et une section F.V. (fusiliers voltigeurs).
        La barricade nord fut détruite à 12h par un tir de Stukas allemands en piqué, ce qui permit des infiltrations sur la place de l'église, puis à 16h, vers le poste de secours dont les brancardiers furent un à un sauvagement abattus. Il n'est pas question de relater ici tous les détails de ce combat mais d'en dégager l'esprit.
      Ce fut essentiellement un modèle de défense active, à l'intérieur du point d'appui, d'abord chasse à l'homme à partir de multiples brèches crées dans les murs et dans les toits ; interdiction de la porte de la cave où se trouvaient les infirmiers, et grâce à laquelle ceux-ci ne subirent pas le sort des brancardiers. Point d'appui ensuite avec sortie de quelques éléments à l'extérieur pour atteindre l'ennemi sur ses arrières, mais insuffisante en raison du nombre, pour le chasser complètement.
      Il fallut au soir, vers 21h, l'intervention du seul bataillon de réserve que possédait la division, le III/26e R.I. aidé par toute l'artillerie divisionnaire, pour rompre l'encerclement.
Cette intervention peut se résumer comme suit :
- 1 Tirs d'encagement sur toutes les lisières du P.A.
- 2 Barrage roulant précédant le cheminement du bataillon sur le plateau menant de la région de Martimont à Croutoy.
- 3 Assaut ayant eu pour objet de mettre en fuite les occupants.
Malheureusement, vers 4h du matin, le 10, le régiment reçut l'ordre de repli pour éviter un encerclement beaucoup plus au sud et c'est la rage au cœur que les éléments qui n'avaient pas eu à mener de combat d'infanterie, c'est-à-dire presque tous ceux du 3e bataillon, à l'ouest du régiment, abandonnèrent leurs positions en parlant de trahison…


Colonel J. Bontemps capitaine de la 2e compagnie du 170e R.I. en 1940

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