On les aura

LES ÉPARGES (avril-mai 1915) 

           Le régiment quitte Mesnil-lès-Hurlus dans la nuit du 23 au 24 mars ; il cantonne le 24 à Somme-Tourbe, le 25 et le 26 à Poix et arrive le 27 à Saint-Amand-sur-Fion. Les marches vers l'arrière, après les combats aussi rudes, sont "horriblement pénibles", suivant l'expression de M. le médecin chef Fournereaux, dans le journal de marche de l'infirmerie régimentaire. "Les hommes ajoute-t-il, peuvent à peine se traîner et les éclopés encombrent les routes".

Du 27 mars au 4 avril, le régiment cantonne à Saint-Amand.         

Le 4 avril (jour de Pâques) l'ordre arrive de changer le cantonnement. Le soir, on était au village de Saint-Julien, en la commune de Courtisols. Le 170e prendra jusqu'au 27 avril un repos bien mérité.

          Dans la soirée du 27 avril, il embarque en camions automobiles. Pendant toute la nuit il va rouler. Il gagne par Souilly la région de Verdun. Le 28, il cantonne dans un des faubourgs de la ville à Jardin-Fontaine. Le 29, il se met en route vers la tranchée de Calonne et couche au château de Bernafant. Le 30 au soir, enfin; il monte en ligne, dans les bois de Hauts de Meuse, à l'est de la tranchée de Calonne, à l'ouest du village des Eparges.

          La région est accidentée ; des bois, des prairies recouvrent des pentes abruptes ou des vallonnements en pente assez douce. Ces bois naturellement touffus deviennent, sous l'action de l'artillerie, un enchevêtrement inextricable de branchages et de troncs d'arbres brisés. forêt, décapités par les 210, formaient de véritables barricades, rendant les liaisons très difficiles. Il n'y avait pour tout abri que d'anciennes sapes d'artillerie à demi effondrées et pour ainsi dire pas de tranchées tellement la canonnade rendait le terrain chaotique.

          Le régiment ne restera là que six jours. Les quatre premiers sont à peu près tranquilles, malgré la fréquence des bombardements. Le régiment organise le secteur et creuse autant qu'il peut une première ligne. Avant lui existait seulement une sorte de chemin creux à demi nivelé constituant le deuxième ligne.

          Mais le 5 mai, le bombardement va devenir formidable. De 4h15 à 10 heures du matin, il augmente sans cesse d'intensité, commençant par prendre notre deuxième ligne pour principal objectif, puis s'étendant aussi à notre première ligne ; il nous cause des pertes sensibles, bouleverse les parapets, désorganise nos positions, ensevelit sous les éboulements un certain nombre d'hommes. Les mortiers de 210 se montrent particulièrement redoutables. Un nombre considérable de minenwerfer de gros calibre aide puissamment l'artillerie ennemie.

          A 10 heures précises, les Allemands sortent de leurs tranchées. Ils attaquent en lignes denses le 2e bataillon. La 7e compagnie résiste vaillamment et conserve ses positions. Malheureusement les 5e et 8e très éprouvées par le bombardement, fléchissent malgré leur résistance acharnée sous la pression de forces trop supérieures en nombre. Le Boche réussit à prendre pied dans notre première ligne. Les 3e et 4e compagnies, placées en réserve, volent aussitôt à leur secours, ainsi que les tirailleurs marocains. L'avance de l'ennemi est enrayée. A 13h15, le lieutenant-colonel Naulin, commandant le 170 R.I. , se porte de sa personne au P.C. du 2e bataillon pour diriger la contre-attaque destinée à reprendre les tranchées perdues. Après avoir inspecté la position rendue très défectueuse à cause des véritables abatis d'arbres faits par le bombardement de la matinée, il donne l'ordre de contre-attaquer à 14h30.

          La contre-attaque partira à la sonnerie de la charge exécutée par les clairons du 2e bataillon, et devra coûte que coûte déloger à la baïonnette l'ennemi de la position qu'il occupe. L'exécution fut aussi heureuse que l'ordre avait été énergique. Au signal, le 170e à droite, tirailleurs marocains à gauche, s'élancèrent sous bois avec une telle furie que du premier coup, malgré les pertes sensibles, notre première ligne est reprise ; nous y faisons prisonniers 1 officier et une dizaine d'hommes. Les autres ont été tués sur place ou se sont enfuis.

Dès 15 heures, la tranchée que nous avions momentanément perdue était définitivement reconquise. Jusqu'à 19 heures, l'ennemi tenta de violents retours offensifs. Il avait la supériorité du nombre. Il semble qu'il ait voulu à tout prix s'assurer la possession durable de la position qu'il avait à peine possédée quelques heures. Mais ces efforts restèrent inefficaces. Toutes les fois qu'il revint à l'assaut notre fusillade et nos mitrailleuses jonchèrent de cadavres le terrain qu'il ne put jamais ressaisir que par ses morts.

Nous ne pouvons mieux faire, pour donner une idée complète de ce magnifique combat, que de citer la conclusion du rapport du lieutenant-colonel Naulin à M. le général commandant la 95e brigade : "Après avoir été soumis six heures durant au bombardement violent d'une artillerie de gros calibre, le 170e R.I. a ensuite pu tenir tête, avec l'appui du régiment marocain, à une attaque puissamment organisée, qui a duré sans répit de 10 heures à 19 heures. Seules la valeur individuelle des hommes et l'énergie des gradés combattants dans des tranchées à peine organisées, ont permis au régiment de repousser cette attaque. "L'effort donné par tous à cette occasion a été considérable".

          Les pertes supportées par le régiment furent très lourdes : 18 officiers (dont 6 tués, 8 blessés, 4 disparus) et 747 hommes (dont 145 tués, 319 blessés, 283 disparus).

Mais l'ennemi subit un tel échec et qui lui fut si onéreux qu'il ne réagit plus ; la journée du lendemain fut particulièrement calme. C'était le 6 mai.

          Dans la nuit du 5 au 7 mai, le régiment quitte les tranchées et descend à Thierville, où il se reposera jusqu'au 14 mai. Le 14, il monte à Verdun, et s'embarque pour le Nord dans la gare même de la ville.

 

NOTRE-DAME-DE-LORETTE 

(mai 1915). 

          Dans la soirée du 15 mai, le régiment débarque à Frévent, (Pas-de-Calais). Il va cantonner à Averdoingt d'où il part le 17 à Barlin où il reste quarante-huit heures.

         Le 19, dans l'après-midi, il prend la direction de l'Éperon de Notre-Dame-de-Lorette. Notre 48e D.I. est alors rattachée au 21e corps. Le régiment occupe les tranchées situées sur les pentes nord de l'Éperon. Les premiers jours, il prend contact avec ce secteur fameux et terrible ; il s'y organise, dans la mesure du possible.

         Le 22 mai, arrive l'ordre de s'emparer le lendemain du saillant formé par la ligne allemande au nord-ouest du point P, sur les pentes mêmes qui sont les nôtres. Le 170e exécutera son attaque à 14h45, à la même heure que la 70e D.I. sur le front sud de l'Éperon, afin de lier son action à l'action d'ensemble poursuivie sur tout le front.

Ce qui rendra l'attaque si difficile et si meurtrière, c'est que les premières lignes sont si rapprochées l'une de l'autre qu'il est impossible à nos batteries d'artillerie de tirer ; toute la préparation du terrain doit incomber aux quatre pièces de 58 placées dans notre tranchée de deuxième ligne. 

Attaque du 23 mai        

        De 13 heures à 14h30, cette artillerie de tranchée bombarde sans interruption la ligne allemande. Le lieutenant-colonel Naulin monte dans l'élément avancé de notre première ligne pour vérifier par lui-même les effets du tir. A 14h45, il déclenche l'attaque suivant le dispositif qu'il a réglé. C'est le 3e bataillon qui doit donner l'assaut, avec l'appui feu de trois sections de mitrailleuses ; deux compagnies du 2e bataillon l'assisteront dès le début, deux autres formant réserve ; le 1er bataillon restera dans sa tranchée mais flanquera sur sa gauche le mouvement du 3e bataillon et l'appuiera de tout son feu. D'un bond, les 10e et 11e compagnies ont pris pied dans la tranchée allemande dont les défenseurs sont tués ou enfuis, aucun n'est fait prisonnier. A gauche, le 1er bataillon ne peut se résigner à son rôle de deuxième plan. Le lieutenant Quenault, commandant la 2e compagnie, lance l'attaque, en même temps que le 3e bataillon, sa compagnie et une partie de la 1ère , en un instant, dans la tranchée de première ligne en face de lui, il capture 35 hommes et 2 mitrailleuses. Il pousse plus avant en direction de l'est. Pendant ce temps, le 3e bataillon engageait successivement ses quatre compagnies et progressait vers le nord, dans le dédale des boyaux. Mais l'état de ceux-ci, retournés pas les explosions incessantes et remplis de cadavres, ralentit l'avance, au point que le 1er bataillon et le 2e arrivent à le dépasser. Vers 18 heures, ce sont eux qui forment une sorte de première ligne, constituée par des groupes d'hommes s'abritant, autant qu'il le peuvent, dans les trous d'obus ou dans les abris improvisés à la hâte ou même de simples trous de tirailleurs. Le 3e bataillon se reforme derrière les deux autres. La compagnie de mitrailleuses qui avait appuyé le mouvement dès le début en portant une section dans la tranchée conquise, avait en fin de journée deux sections sur la nouvelle ligne, du reste peu étendue (entre 400 et 500 mètres) occupée par les 1er et 2e bataillons.

De part et d'autres les pertes de la journée avaient été considérables. On s'était surtout battu à la grenade.

"Il est à remarquer, écrit le lieutenant-colonel Naudin dans son rapport, que l'attaque proprement dite, conduite avec un élan remarquable, nous a relativement coûté peu de monde ; par contre nous avons perdu beaucoup pendant le violent bombardement qui a suivi l'enlèvement des tranchées allemandes. L'entrain des hommes et l'attitude des officiers ont été comme toujours au-dessus de tout éloge".

Nous avions 68 tués, dont 2 officiers, 70 disparus et 353 blessés, dont 6 officiers.